Un dirigeable de la forme d’un gros donut de 15 mètres de diamètre, posé comme un oiseau sur une ligne électrique, permettant à un technicien d’intervenir sans nacelle à plusieurs mètres de hauteur… C’est l’image évoquée par Jérôme Delamare, enseignant-chercheur au sein de l’école Grenoble INP et cofondateur avec Nicolas Sornin de la start-up Aéronde en 2022.
Après deux ans et demi de travail, le dirigeable isérois, breveté et catégorisé sous la réglementation ULM, avait fait son premier vol en décembre 2023 sur l’aérodrome du Versoud (Isère). Les certifications pour le vol et l’exploitation ont été obtenues en juin 2024.
Plusieurs vols tests et loisirs ont déjà été réalisés avec le premier dirigeable construit par l’équipe d’Aéronde.
La start-up de 7 salariés vient de finaliser une levée de fonds de 1,65 million d’euros comprenant du crowdfunding, du réinvestissement des associés d’origine, et une entrée au capital d’un family office, ainsi que des financements bancaires (Crédit Mutuel, Crédit Agricole et BPI sous la forme d’obligations convertibles). Bien qu’elle ne communique pas son chiffre d’affaires, cet argent doit permettre à Aéronde de faire la démonstration des usages de son dirigeable, de former des pilotes et de porter des développements spécifiques pour adapter ses nacelles à des demandes particulières.
L’horizon : commercialiser ces aérondes à partir de 2027 auprès de clients, capables d’opérer eux-mêmes les dirigeables, avec leurs propres pilotes. Objectif : 10 millions d’euros de chiffre d’affaires sous trois à quatre ans. À l’heure actuelle, l’entreprise est capable de livrer une aéronde dans un délai de 3 à 6 mois, pour un prix fixé à 300.000 euros environ l’unité.
Un dirigeable avec une forme spécifique pour du travail stationnaire
Si la technologie du dirigeable en elle-même, n’est évidemment pas nouvelle (les premiers ballons dirigeables datent de la fin du 19ᵉ siècle), la voie spécifique explorée par Aéronde est en revanche inédite.
« Habituellement, les dirigeables ont une forme de cigare, permettant une orientation avec le vent. Nous avons choisi une forme de donut, moins aérodynamique mais qui permet de tenir une position très stable, y compris lorsqu’il y a du vent », explique Jérôme Delamare.
Gonflée à l’hélium, l’aéronde est propulsée par des propulseurs vectoriels et 12 moteurs alimentés par 12 batteries électriques (type batterie de vélos) faisant tourner 12 hélices. Sa vitesse est de 20 km/heure environ, avec une autonomie de deux heures en déplacement. En vol stationnaire, l’autonomie serait d’environ une journée.
Ces caractéristiques lui permettent de cibler des applications en lien avec du travail en hauteur, nécessitant peu de déplacement, mais une stabilité et une légèreté extrêmes.
« Nous visons le contrôle et l’intervention sur les lignes électriques de distribution (c’est-à-dire les petites lignes électriques qui ne sont pas à haute tension, ndlr). L’aéronde est aussi légère que l’air, elle peut se poser sur la ligne et faciliter une réparation ou une intervention d’un technicien. Aujourd’hui, sur ces lignes, des nacelles sont utilisées. Quand ce n’est pas possible, les lignes sont démontées pour intervention, l’aéronde sécurise et permet d’accélérer les interventions de ce type, sur des terrains en pente par exemple, des forêts, etc », explique Jérôme Delamare.
La start-up cible aussi le marché du transport par câble et des toitures fragiles. Globalement, des sites pour lesquels les accès traditionnels sont difficiles. Des vols en milieu urbain devraient être opérés prochainement avec des partenaires. « Nous devons explorer les utilisations possibles de l’aéronde, démontrer et créer le marché. Car aujourd’hui, il n’existe pas d’offre ».
Un marché du dirigeable renaissant
Aéronde n’est pas la seule à s’intéresser aux dirigeables. Alors que ces ballons avaient presque complètement disparu du paysage pendant plusieurs décennies, le sujet revient sur le devant de la scène ces cinq dernières années. En particulier en France.
« Le marché des dirigeables s’était complètement éteint. Nous avons en mémoire la catastrophe du Zeppelin Hindeburg gonflé à l’hydrogène et qui avait pris feu. Puis, le développement de l’avion et de l’hélicoptère ont complètement balayé les dirigeables. Mais aujourd’hui, nous avons les technologies adéquates pour rendre compétitif et sûr le dirigeable, avec un gain écologique très intéressant », décrypte le co-dirigeant d’Aéronde.
L’exemple le plus emblématique de cette renaissance des dirigeables est probablement celui de Flying Whales avec son projet de gros dirigeables (200 mètres de long) destinés au fret de charges lourde (pylônes, etc). Cotée en Bourse depuis 2023 et s’appuyant sur des investisseurs importants comme ADP ou Air Liquide, celle-ci porte un projet d’investissement de 500 millions d’euros pour fabriquer ses dirigeables dans trois usines réparties dans le monde. La construction de la première, en Gironde, est néanmoins bloquée par l’Autorité environnementale.
Citons aussi le projet de la start-up Hylight, positionnée elle sur l’inspection aérienne sur longues distances. Le dirigeable d’Hylight est capable de voler pendant 10 heures et de parcourir 350 kilomètres pour inspecter des infrastructures. Elle a levé près de 4 millions d’euros début 2024 et a déjà noué un contrat avec Enedis pour le survol et la collecte de données concernant les lignes électriques en France. Contrairement à Aéronde, Hylight va axer son business model sur la commercialisation du service d’inspection et non sur la vente de ses ballons.
Pour l’instant, aucune de ces offres n’a atteint le stade industriel.